[Livre imaginaire] Dogo

D’après la soirée LIVRE IMAGINAIRE du 2 juin 2016, théâtre de la Ruche, Nantes.


Une fois n’est pas coutume, Pierre-Yves Lefranc, auteur sulfureux et polémique s’il en est, a honoré le public nantais de sa présence. Et quelle présence ! Après le carton littéraire de Sans ma mère, le théâtre de la Ruche a reçu l’auteur, accompagné de son éditeur, pour la sortie de son sixième roman, Dogo, galerie de femmes tourbillonnant autour d’un homme absent. Un moment chaud-bouillant, entre un écrivain à la répartie légendaire et un public pas piqué des hannetons.

Qu’on se le dise : Dogo n’est pas la réplique en verlan de [En attendant] Godot. Pour l’éditeur, ce serait « un pur hasard ». Un hasard accidentel et intentionnel, dirons-nous, tant les thèmes beckettiens traversent Dogo : l’attente, l’absurdité de la vie, le non-lieu, la recherche de distractions pour que le temps passe, les monologues dans lesquels les narrateurs travaillent du chapeau, distordant la ponctuation.

Éternel absent, Dogo se laisse découvrir par la narration de ses proches. D’un fest-noz aux ruines du monde d’Auschwitz, ce sont différentes facettes du personnage et de son histoire que révèlent les femmes de sa vie (Lullu la Lilloise, la Bergère, la Mère, l’Infirmière). Galerie de portraits aux rondes infernales, ce roman haletant, sans le moindre point, oscille entre policier et récit d’autofiction philosophique.

Si Lefranc magnifie l’oralité, c’est pour élargir le champ des écritures de soi et faire résonner la voix de sa mère, « une grande lectrice, qui écrivait, aussi ». Séduit par le pacte de sincérité propre à l’autobiographie, l’auditoire – venu parfois en simple curieux, sans connaissance de l’auteur – a parfois fait fi des mécanismes de fictionnalisation de soi à l’œuvre dans Dogo. À la grande surprise de Lefranc, des questions comme « Cette infirmière meurtrière, c’est votre mère qui a essayé d’avorter quand elle était enceinte de vous ? » ont fusé pendant la soirée.

L’écrivain n’a pas toujours aidé le public à s’y retrouver : naviguant sans cesse dans l’entremêlement du fictif et du réel, il aime jouer de ce brouillage : « Aujourd’hui il n’y a pas de séparation entre la fiction et le réel […] Je suis à un point où je ne peux pas faire la part des choses. Ce flou va-t-il se dissiper avec le temps ? Je ne sais pas. En tout cas c’est la condition même pour que j’écrive. » Avec Lefranc, les évènements empruntés à sa vie réelle octroient une authenticité au texte et tendent à faire croire que Dogo c’est lui. L’autofiction, le plus trouble des genres ? En écoutant l’écrivain ce soir-là, nul doute que ce nouveau genre romanesque, au passé riche (se reporter à L’Aleph de Borges (1 952) ou La Divine Comédie de Dante (1 555), possède un devenir radieux, notamment par son hybridité et l’imbrication des instances de discours qu’il propose.

Quand, dans les romans de Lefranc, apparaissent les personnages masculins, ils se maintiennent à une certaine distance, au point que l’assemblée s’est interrogée : « Vos personnages sont-ils malades de ne pas avoir cédé à la tentation ? » Contrairement à sa réputation, Lefranc n’esquivera pas. Il évoquera la retenue de ses personnages qui ne vont jamais au bout des choses, « même quand ils tuent ». Comme cette infirmière, meurtrière d’un nourrisson, qui souhaite « accorder une parole aux parents ». Il se trouve qu’elle ne le fait pas et le regrette. « Moi, ce qui m’importe, là, à travers ces personnages, c’est de voir toute la tension qu’on est capable d’accumuler à force de se taire » précisera l’auteur.

Les auditeurs de la Ruche sont pétillants. Surtout quand ils raillent Lefranc au sujet de son « art de la fuite » et de ses éternels rendez-vous publics non honorés. Car rencontrer Lefranc, c’est rencontrer l’absence. L’absence de point. L’absence parentale. L’absence de l’auteur qui, une fois sur deux, est « dans l’incapacité de venir ». Comprendre : ivre d’alcool. Ce qu’il traduira par : « Parfois il arrive qu’on vive avec tellement d’intensité, qu’on se rend parfois indisponible. Et c’est ce qui m’est arrivé [au Havre]. J’y suis allé un peu trop fort. J’ai touché le réel d’un peu trop près. »

Pour écrire Dogo, Lefranc a laissé reposer le manuscrit comme on laisse un arbre pourrir avant l’abattage. Dans le coup de hache final, certains personnages sauteront, iront rejoindre les nombreux rebuts inhérents à la création. Chaque ouvrage du romancier étant un chapitre de son grand œuvre, certains de ces rebuts apparaîtront-ils dans le prochain roman ? « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Cet écrivain raisonne dans l’immensité du vide qui compose nos vies. Un spectateur de la Ruche affirmera, sans rire, que « Dogo devrait être remboursé par la Sécurité Sociale, tant ce livre maintient le lecteur debout. »

Au fil de la soirée est apparu un hiatus entre la posture publique de Lefranc (cool, posé, sympathique) et ses positions citoyennes couleurs brunes (dans son avant-dernier roman, Pétain sauve des juifs). L’assistance de la Ruche ne s’y est pas trompée et l’a chahuté comme il se doit. Qu’a répondu l’accusé ? « Comme c’est parti, ça va nous emmener jusqu’au bout de la nuit, pour un long voyage ! » avant de poursuivre : « Je ne suis pas sulfureux pour être sulfureux, je suis sulfureux parce que ça me parle comme ça, ça me parle dans les tripes comme ça. Si j’ai une altercation avec un noir dans la rue, je vais le retranscrire comme ça, je ne vais pas dire que c’est un blanc parce qu’à notre époque il faut gommer les couleurs. Je refuse d’aseptiser le vivant. »

Lefranc ne répondra pas à toutes les questions (avec un nom pareil, on n’imaginait pourtant aucune simulation). Cependant, il s’expliquera à propos du chapitre entier consacré au personnage ambigu de l’infirmière – décidément très présente pendant cette soirée – qui se démène pour accélérer la sortie de patients tout en leur volant les clefs de leurs véhicules afin qu’ils rentrent à pied. Sans parler de ses idées de meurtres à l’encontre de nourrissons dits irrécupérables. L’auteur préférera qualifier cette tâche de « délivrance » plutôt que de faire référence explicitement à l’euthanasie. Il précisera même qu’« il y a des parents qui le sont par accident. Et ça les soigne, de ne plus avoir d’enfants. Dans certaines circonstances. »

Souvent éloquent, même à propos de sujets dits « sensibles », l’auteur esquivera toute question à propos de son antisémitisme avéré. Évidemment nous aurions apprécié une réponse franche à la question : « Symboliquement, deux tranches de jambon sur la première de couverture, c’est quand même un tout petit peu antisémite, non ? » Lefranc sollicitera un joker – qui lui sera accordé – avant d’évoquer, de lui-même, sa fabrique de l’écriture… Il se serait inventé son premier lecteur : « Comme dirait le psychanalyste, un grand Autre à qui on adresse quelque chose. Un autre évanescent, toujours présent, s’incarnant dans ses proches, dans ses lecteurs… Eh oui, vous êtes une source d’inspiration ! S’il y a perversion, je crois bien qu’elle est là. » Le public, avide de perversions – surtout quand il ne s’agit pas des siennes –, sollicita l’auteur pour une lecture à haute voix des notes prises au fil de la soirée. Un public pas dupe, qui aime les écrivains excepté quand ils lui font un petit dans le dos.

— Vous voulez vraiment que je lise ces notes ?

— Ben, oui, si je vous le demande ! insista un des lecteurs.

L’auteur s’empara de son carnet et lut : « Notre époque est devenue un gros bain de mots dont la saleté et l’inconsistance troublent le cours de notre vie ». Voilà ce qu’a inspiré cette soirée à l’auteur invité qui, gageons-le, reviendra dans quelques années avec un nouvel opus sur l’inconsistance de notre époque.

Malgré son air détaché – à tel point qu’un auditeur lâcha un assassin : « Ce soir l’émotion vient davantage de l’éditeur que de l’auteur » –, Lefranc sembla ravi de la soirée. Ce n’était pas le cas d’un employé des Éditions Radin qui chercha à régler ses comptes en public avec son P.d.g., sur le mode « Vos méthodes sont inacceptables vis-à-vis des écrivains : faibles royalties, soutien minime aux écrivains les moins médiatisés. Quant à notre salaire de misère, je ne vous raconte même pas… » L’incident se régulera de lui-même, la salle conseillant au syndicaliste (CGT du Livre) de n’intervenir que pour « servir le propos littéraire » de la soirée. L’éditeur, un peu déboussolé, se resservit un verre de vin de Loire (cépage rouge). D’après nos informations, le syndicaliste, qui refusait de lire les livres de sa maison d’édition (« Il ne manquerait plus que ça ! »), aurait enfin obtenu un rendez-vous auprès du directeur des Éditions Radin, cent douze salariés – excusez du peu.

Comment conclure ? Peut-être en citant la critique d’un grand lecteur de la Ruche qui tenta, par affinités électives, d’inscrire Pierre-Yves Lefranc dans l’histoire de la littérature. Son intervention laissa le parterre coi et c’est en toute logique que nous restituons cette ultime prise de parole d’un public en verve ce soir-là : « Tel un Zola qui aurait lu Patrick Modiano et Jean-Marie Le Clézio, influencé par Shakespeare autant que par Cervantes, l’auteur, à la façon de Faulkner et avec les mots de Céline, s’inscrit dans le courant de Balzac comme dans celui dans ses disciples Flaubert et Maupassant, annonciateurs de Proust. »

Lefranc repartit du théâtre de la Ruche un peu abasourdi, mais sous les applaudissements d’un parterre qui avait fait, une fois encore, preuve de sa grande générosité. L’écrivain va poursuivre sa « route des vins et des librairies » dans la région nantaise : librairie Durance, château de Briacé, librairie Vent d’Ouest, domaine Martin Luneau, librairie Les Nuits blanches, avec une escale à la librairie L’Embarcadère, à Saint-Nazaire. La route est longue, mais la voie est libre.


PIERRE-YVES LEFRANC vit et travaille à Lyon (France). Publié aux Éditions Radin, il est l’auteur de trois recueils de nouvelles et six romans dont L’Amnésie, enfin (2004, Prix de Flore), Éloge de la fuguette (2007), Pas là (2010), La délivrance (2012), Sans ma mère (2014, Prix Renaudot).


CONTEXTE & CRÉDITS

Dans le rôle de(s) :

  • l’auteur : Pierre-Yves Amiot.
  • l’éditeur : Richard Sarcy.
  • lecteurs complices : Cécile Évrard, Fabienne Peltier.
  • modérateurs : Joël Kérouanton, Salomé Durst.
  • public-lecteur : les spectateurs du théâtre de la Ruche (Nantes), à l’occasion du Festival décalé littéraire, 2 au 5 juin 2016 (programme : ici. Presse : .)

Écriture de l’article DogoJoël Kérouanton.

Révision : Bernard Bretonnière.


Concept du Livre imaginaire : Joël Kérouanton, en coopération avec le labo littérature. Livre imaginaire est une variation de générique, un jeu open-source et sous licence creative commons 2.0., développé conjointement avec Everybodys.