ZEC n°1 | Cogito

PAR AGATHE MALLAISÉ & JOËL KÉROUANTON

LA PROBLÉMATIQUE DE LA ZEC, ÉDITION 2016

Lors du premier cycle qui vient de s’achever – une expérience réussie au regard de l’intensité des échanges, de l’implication et l’inventivité des lecteurs -, nous avons été confrontés à un problème majeur prévisible : un écart infini entre les échanges et la critique littéraire produite au final. S’il est évident que tout ne peut être restitué (ce n’est d’ailleurs pas souhaitable puisque les échanges n’ont pas vocation à être publics), cet écart infini amène certains lecteurs à penser la critique littéraire à dimension participative comme « impossible ».

Les problèmes que nous découvrons dans la constitution de cette communauté interprétative pourraient se résumer en trois points :

1) L’approche morale du lecteur

Trois générations de lecteurs sont présentes dans les rencontres. Chaque génération pose au livre sélectionné des questions différentes. Certes, nous pouvons nous amuser des mésententes : prendre le temps de ne pas se comprendre, c’est tendre vers un érotisme du désaccord. Un beau moyen de soulever des questions sur la littérature, mais aussi de tenter de faire entrer de l’imaginaire et de la poésie dans le quotidien. Mais cette pluralité de regard peut, parfois, être explosive lorsque le propos fait par exemple directement écho aux questions politiques contemporaines. Les points de vue exprimés ont une certaine tendance à se figer. L’approche morale du lecteur semble l’emporter sur son émancipation. En d’autres termes, le rapport personnel aux questions sociales ou politiques posées par le livre l’emporte sur l’approche littéraire.

2) Le paradigme intérieur

L’hypothèse est que le rapport personnel à la lecture l’emporte toujours quel que soit le livre. Au sein d’une communauté de pensée possible, une critique littéraire ne pourra pas rendre compte de l’ensemble des pensées personnelles des lecteurs. « Il y a quelque chose de complètement original à chaque sujet, énonce Pierre Bayard, « qui fait que même quand nous discutons, nous qui appartenons au même paradigme de pensée, quelque chose vient nous séparer de manière irréductible  1. » La tentative d’une fabrique commune de la critique n’est-elle pas nécessaire pour ajouter une dimension politique à la lecture, au sens du sujet dans la cité ? Il s’agit ici de favoriser l’expression de subjectivités multiples et l’émergence de l’inattendu, pour inventer un nouvel « art du lecteur ». Un art dans le sens où il a à se frayer un chemin entre une énonciation personnelle sur une œuvre littéraire, et la production d’un sens émergeant dans la rencontre avec les autres lecteurs.

3) Le deuil de l’énonciation collective

Dans communauté interprétative il y a « communauté ». Et le fantasme du collectif. Une pensée commune, additionnelle, qui trouverait sa force par un « agencement collectif d’énonciation ». Ce n’est pas tout à fait la direction que nous prenons : si vingt lecteurs participent à l’élaboration d’une critique littéraire, vingt énoncés seront proposés. Aussi, nous tentons de déplacer le fantasme de l’énonciation collective vers une démarche contributive qui reconnaît l’intelligence de chacun sans la fondre dans un « nous ». Le dissensus est privilégié au consensus. Dans cette tentative il y a de fait de la résistance pour certains lecteurs face à ces rendez-vous expérimentaux qui ne ressemblent pas à des rencontres littéraires « classiques ». Un cheminement personnel est à faire vers la culture de la contribution et dans l’acceptation de l’idée qu’on apprend en faisant sans toujours être obsédé par la culture du résultat – le ratage est inhérent à la démocratie culturelle. Le texte de création ne pourra que proposer des tendances, mettre en dialogues quelques points de vue contraires, donner à lire l’enjeu des rencontres par la représentation des débats. S’il s’agit de se frayer un chemin entre « l’exercice de la liberté de l’écrivain et le respect de la parole entendue 2», la solution, ici, est autant littéraire qu’éditoriale : le support numérique et papier est à inventer pour rendre compte au mieux de la quantité de ces points de vue divergents, et de leurs évolutions dans le temps.

LA RECHERCHE

L’expérience ZEC interroge la pratique de la critique littéraire, et la façon dont elle fait interface entre la lecture et l’écriture, dans cet entre-deux inconfortable mais, nous semble-t-il, émancipateur. Ici l’écriture n’est pas subordonnée à la lecture, elle ne vient pas « prolonger » la lecture ou répondre à un « désir d’imitation 3 » : elle s’inscrit dans un même geste. C’est pourquoi l’écriture, pour ne pas s’aliéner de la lecture, use, même dans le cadre de la production d’une critique littéraire, du détournement, d’emprunts, de stratégie de la citation. La critique est d’abord un texte, et en cela elle peut se promouvoir du statut de « texte de création » avec toute la liberté et le devenir qui lui sied.

1) Comment parler d’un livre

Si l’on regarde le déroulé de la ZEC (cf. annexes), les premières phases sont davantage axées sur la lecture littéraire, engageant, par ses modalités, l’être-ensemble, allant même jusqu’à renouveler ses modalités. Elles ouvrent, pour chacune des communautés de lecteurs, différentes façons de présenter/parler du livre qui lui a été attribué, un lieu de tentatives de nouvelles stratégies énonciatives. Elles sollicitent des idées de médiation pour imaginer comment parler d’un livre, par quel média réussir à restituer cette expérience à la fois individuelle et collective (vidéo, captation sonore, texte, dessin, photos, batle-book, interface numérique en open source, etc.). Le lecteur est peut-être confronté à la solitude irréductible de son point de vue, mais son expérience de lecture n’est peut-être pas irréductiblement individuelle : rien n’empêche d’entendre l’envie de certains lecteurs de partager leur point de vue, de s’engager dans une pratique collective du déchiffrement des livres pour s’écarter de ce que François Cusset nomme le « grand parallèle des egos » : il est question ici de lire-ensemble, de réappropriation du texte, de bricolages de références adaptées (ce que nous appelons nos « ressources »), un véritable lecteur collectif, fut-il local, spécifique et constitué avec les moyens du bord. Il s’agit ici de « compléter cette vénération des grands textes par les gestes contraires, mais aucunement incompatible, de transgressions, de mésinterprétation, de détournement, ou juste de mise en usage aléatoire 4». C’est cette hypothèse du lecteur créatif associé à une communauté, et en vis-à-vis d’autres communautés, qui nous semble important de vérifier et, pourquoi pas, de valoriser pour construire collectivement quelque chose dans le travail de lecture.

2) Comment travailler sur un texte.

L’expérience ZEC se finalise par l’écriture d’un article que nous qualifions de « critique » puisqu’il n’y a pas, à notre connaissance, d’étalon indiquant la forme que la critique littéraire doit prendre. Le premier constat de cette expérience est le développement d’un sentiment d’illégitimité quand l’avis du lecteur ne rencontre pas l’unanimité. Or, le jugement et l’analyse d’une œuvre ne fera jamais unanimité. Au lieu de courir après un lièvre qui toujours échappe, il s’agit de rendre trace des points de vue contraires, et permettre la lisibilité de la critique en cours d’écriture. Nous avons utilisé jusqu’à présent un « pad », un éditeur collaboratif de texte en ligne (via framasoft). Mais nous ne sommes pas vraiment satisfaits : le versionning est complexe, la mise en page très rudimentaire et les contributions produisent de l’illisibilité en déstructurant le texte, décourageant certains lecteurs à y mettre leurs grains de sel. Nous cherchons donc une interface web intuitive, simple et conviviale pour accompagner cette aventure collective dans la langue, et pour la documenter.

3) Comment donner à voir les différentes strates d’interprétation du livre dans la fabrique de la critique.

Donner à voir le processus de fabrique collaboratif de la critique reste en fin de compte le résultat recherché. C’est plutôt le lieu du dissensus que nous tentons d’entendre. Il y a une horizontalité dans le sens où les points de vue divergents se valent, s’entendent, mais il y aussi une verticalité dans le sens où la production finale est signée par un écrivain. D’où la nécessité d’ouvrir nos horizons par une recherche de forme qui équationne ces dimensions verticales et horizontales, qui n’en fait pas un problème mais plutôt ouvre vers une nouvelle forme de texte, vers une nouvelle esthétique textuelle où l’on peut prendre connaissance du texte mais aussi de l’intertexte, et du contexte.


Au regard des résultats de cette recherche et de notre projet de poursuivre cette approche prospective, nous sommes partenaires, avec l’association PING, de l’action prospective à dimension régionale « Le livre et la lecture dans 5 ans » qui a démarré en octobre 2016 à Nantes. 

Notes:

  1. « Entretien avec Pierre Bayard », revue Vacarme, N° 58, hivers 2012 ou http://www.vacarme.org/article2109.html
  2. Olivia Rosenthal, Devenir du roman, Inculte, 2014.
  3. François Cusset, « Ce que lire veut dire. La lecture, une affaire collective, une affaire politique », La Revue des livres, no 10, mars-avril 2013, p. 11-16. À propos de l’ouvrage de Marielle Macé, « Façon de lire, façon d’être ».
  4. François Cusset, ibid 4.