ZEC 2017 | Critique du livre « Wonder »

LA CRITIQUE

« Je m’appelle August. Je ne me décrirai pas. Quoi que vous imaginiez, c’est sans doute pire. » R.J. Palacio

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C’est un livre sur les gueules cassées. Les aliens. Les anormaux cranio-faciaux. Les marqués de la face. Les affligés d’un défaut de naissance. Les rongés de la citrouille. Les cabossés du bulbe. Les têtes d’orque. Ceux qui pourraient porter plainte pour enfantement, et qui doivent endurer, tout au long de leur vie, les regards interdits des promeneurs se retournant à leur passage. Un livre qui ouvre vers la possibilité de penser la difformité en dehors du suicide ou de l’inconvénient d’être né, et de repousser au loin cette maxime souriante d’Emil Cioran : « N’être pas né, rien que d’y songer, quel bonheur, quelle liberté, quel espace ! »

Pour donner une voix aux difformes, l’autrice R.J. Palacio imagine un personnage principal du nom d’August Pullman, alias Auggie, qui souffre de « dysplasie oto-mandibulaire bilatérale due à des mutations autosomiques du gène TCOF1, localisé dans le cinquième chromosome, aggravée par une dysplasie-auriculo-vertébrale (…) un cocktail génétique dû à une hérédité multifactorielle issue d’une « mutation nucléarisée unique » (…) ». La difformité s’invente une langue difforme pour se dire. Les « Elephant men » ont le mérite d’amener le corps médical à renouveler la langue pour raconter une réalité simple : August a le visage en chantier .

Un roman d’initiation

Qui est R.J. Palacio ? Une autrice américaine, illustratrice jeunesse. Dans une boulangerie, accompagnée de ses deux bambins, elle croise un enfant atteint de malformation faciale – raconte-elle régulièrement dans la presse. Prise de panique face à la stupeur de ses propres enfants, elle s’enfuit lâchement avant que ses petiots ne fassent des remarques gênantes. L’expérience est bouleversante. R.J. Palacio écrira Wonder dans les jours qui suivront. Le livre deviendra un best-seller aux États-Unis.

La littérature, ça tient à peu de choses : une envie de pain frais, un enfant qui pleure, une once de culpabilité.

Publié sous le label « littérature adulte » aux USA, et « littérature de jeunesse » en France, Wonder est un livre « transgenre », comme Vango de Timothée de Fombelle, diffusé en France dans un premier temps en rayon ado, puis en rayon adulte au moment du passage en poche. Comme quoi la segmentation des genres n’empêche pas toujours la porosité.

Dans ce roman polyphonique, R.J. Palacio plante l’action dans un quartier chic de New York (Northampton River Heights, la « capitale hippie de la poussette »), sans que l’ancrage géographique n’ait réellement d’impact sur le propos. August y vit avec sa famille middle-class, un papa, une maman, une sœur. Celle-ci est regroupée contre l’adversité d’un entourage potentiellement inamical, et idéalement soudée face à la bombe atomique qui lui est tombée dessus à la naissance d’August.

Jusqu’à ses dix ans, l’enfant à la tête de cauchemar bénéficie d’un enseignement à domicile pour éviter les problèmes. À l’amorce de l’adolescence, les parents souhaitent qu’il entre au collège pour y suivre une scolarité ordinaire. Avec le risque qu’il y entre « comme un agneau à l’abattoir » tant les moqueries entre pairs y sont coupantes. Le roman évoque principalement cette année collégienne ponctuée de rites comme la rentrée et la fête de fin d’année, l’amitié et les rivalités entre élèves, les sanctions disciplinaires, les moments festifs – Halloween en tête, où August déambule dans la rue incognito grâce à un masque. Un roman d’initiation, où les passages de l’école primaire au collège, de la famille à la société, de l’individu au collectif, de l’extraordinaire à l’ordinaire priment sur la question de l’instruction même. August et ses proches se racontent à la première personne pour construire un roman efficace : la diversité des points de vue apporte une dimension humoristique, dynamique et objectivée à la narration.

La laideur comme possibilité 

Le livre raconte non pas le problème d’August, mais la façon dont le collégien parvient à obtenir la confiance de ses pairs et à changer leur regard, tant sur la malformation que sur eux-mêmes. August réhabilite la laideur comme possibilité. Un accident de la route est vite arrivé. Une grossesse qui se termine mal. Un attentat. Ou une guerre chimique… et nous voilà des millions méconnaissables. Des millions d’August ? Non. Même avec le visage en bouillie à la Palpatine dans Star Wars (LA référence cinéma d’August), le petit homme reste reconnaissable entre tous. Il marche. Il parle. Il pense. Il blague. Et il fait souvent mouche.

Wonder peut être lu comme un cas ordinaire de harcèlement scolaire raconté à travers l’anodin du quotidien 1. Comme ce jeu horrible, « la peste », qui consiste à se laver les mains ou utiliser du désinfectant dans le cas où le collégien touche August-le-mutant. Tout cela en trente secondes maximum au risque d’ « attraper » sa difformité par contagion. « Comme si quelqu’un pouvait attraper « la mort noire de la mocheté » » analysera August. Dans cette ambiance, le garçon craque : « Je cherchais un petit coin pour disparaître : un trou, un petit trou noir qui m’avalerait pour toujours ». Le témoignage de cette collégienne 2 énonce en quelques mots l’impact et le trouble de Wonder sur le lecteur.

 

Le syndrome Tintin

L’ouvrage commence par le point de vue d’August, comment il vécu sa destinée, dans l’intime de son être et de sa chair. Rapidement la voix des proches prend le relais. L’infirmité de l’un révèle la vie des autres. La sur-attention portée sur à personne différente, et la jalousie que cela provoque, est le second fil rouge du livre. On pourrait même affirmer que les personnages gravitant autour d’August font le livre. C’est le syndrome de la série Les Aventures de Tintin : Tintin, on s’en fiche, il est misogyne et raciste (selon un lecteur, « it’s a fucking cisgender white male » – c’est un putain de dominateur d’homme blanc). Ce sont la Castafiore, le capitaine Haddock ou les Dupond et Dupont qui donnent du relief au récit. Il en va de même avec Wonder : sans le point de vue de Via, la sœur d’August, le récit manquerait singulièrement de nerf. Via décide de faire sa vie de lycéenne en occultant l’existence d’August . Exister en tant que Via, et non Via-la-sœur-du-monstre. Elle fait le choix délicat et cruel de l’émancipation (est-ce parce qu’elle lit Guerre et paix ?). Une posture immorale, qui rend Via attachante, et que nombre de lecteurs/trices auraient aimé voir assumer tout au long du récit. 

Quant à Miranda, amie de Via, elle est si proche d’August qu’elle se considère un peu comme sa sœur. Elle ira même se déclarer telle en colonie de vacances, pour se rendre populaire : sœur-d’un-monstre, les pairs accourent par compassion. August devient, par un mensonge, son levier d’émancipation, tandis qu’il empêche l’émancipation de Via. Miranda, d’une famille peu protectrice, trouvera bonheur à son pied dans la famille idéalisée d’August.

Summer, bien sous tout rapport, très Miss America, est la seule élève à accepter de déjeuner aux côtés d’August à la cantine du collège. Summer, le prénom va si bien avec August et avec l’été. Summer, elle a des yeux verts et la peau bronzée. « Quand Summer parle, et surtout quand elle est passionnée par ce qu’elle raconte, ses yeux se plissent comme si elle cherchait à fixer le soleil » raconte August, très lucide sur leur duo improbable : « On est un peu comme la belle et la bête ». Personnage attachant par l’ambiguïté de sa soudaine présence (amitié ? amour ? pitié ? voyeurisme ?), Summer témoigne de la perception d’August dans le contexte scolaire. Le récit aurait gagné en palpitation avec un August agité par des sentiments amoureux. Mais notre héros est présenté ici sans vie intime, sans pulsion ou fantasme. 

Autre personnage important par son ambiguïté : Jack Will, un des élèves désignés par le chef d’établissement pour accueillir et soutenir August dans ses premiers pas d’élève. Rapidement, le réflexe communautaire prime sur la générosité : Jack Will singera le rejet d’August devant ses pairs (il s’en mordra les doigts) pour être admis dans la communauté scolaire. On dira qu’il compose avec son environnement. Mais le statut d’August va évoluer. Les collégiens vont se réunir autour de lui parce qu’ils ont soudain un ennemi commun — une bande du collège voisin qui violente notre héros et détruit ses prothèses auditives (après La Guerre des boutons, nous voilà immergés dans La Guerre des prothèses  . Ainsi, le propos prend la forme d’une interaction entre des individus et un collectif, à travers le récit d’une communauté ressoudée par l’agression d’un des siens. La protection d’un membre par la communauté l’emporte sur l’idéal de son inclusion.

Et il y a Daisy – le chien de la famille d’August –, un personnage à part entière. Il méconnaît la difformité à la E.T. d’August, léchouille son visage avec une réelle affection. Comme si le chien ne voyait pas les humains comme nous les voyons : non pas une vision chienne du monde, mais une vision qui a du chien. Quand Daisy meurt, le deuil paraît insurmontable à tous les membres de la famille. Un deuil presque humain. Un deuil qui humanisera même le père, trop parfait, trop lisse, trop… américain. Peut-être le seul moment où l’homme fend l’armure. On ne peut alors que s’identifier à lui. Tout d’un coup ça parle.

Sacralisation du corps hors norme

En fin de récit, le bébé zombie – surnom d’August au collège – remporte un prix spécial pour avoir fait œuvre de grandeur d’esprit et soutenu, par sa force morale et sa présence, les membres de la communauté collégienne. Un hommage aux difformes et à leur capacité à faire penser le fameux vivre-ensemble. Aux USA, celui qui veut faire sa trace et changer le monde le fait en solo, « la bonté d’un seul (…) le pouvoir d’une seule amitié (…) la force du courage d’un seul » est-il précisé dans le discours de remise de médaille. Avec le risque de déification, de sacralisation voire d’exhibitionnisme quand il s’agit de personnes au corps hors norme. Ici la difformité sert clairement un propos général autour des différences, en tombant dans la sacralisation. Un peu comme chez le metteur en scène Grotowski, où le fou du village prend la figure du Christ. August était honte ; le voilà « chef-d’œuvre ».  Les différents qui souffrent d’une indifférence invisible peuvent aller se coucher.

Sans le laisser paraître, Wonder est l’histoire d’un corps difforme, asexué et… conforme. Jamais August ne se rebelle. Doux comme un agneau. Zéro défaut. Une sociabilité irréprochable. Pour un collégien, c’est surnaturel. On attend que ça pique un peu : un livre ne doit-il pas être un danger ? 

August est un monstre physique, pourquoi ne serait-il pas aussi un monstre moral ? Le jeune garçon est dans l’approbation continue du système dans lequel il essaie de se glisser, jusqu’à en devenir une figure christique, un martyr pour le bien de tous.

August, un personnage sympathique porteur d’un récit conservateur ? August va bientôt passer sur la table d’opération pour la vingt-septième fois. On ne l’imagine pas entrer dans une démarche de rébellion. « On attend quoi, qu’il fasse un « bouhhh » dans le couloir ? » s’amusera une lectrice.

Un happy end pas très happy

Objectivement, August « n’a besoin en rien d’une éducation spécialisée. Il n’est pas handicapé, n’a pas besoin d’assistance pour se déplacer et ne présente aucun retard mental d’aucune sorte. » La difformité n’entrant pas en ligne de compte dans les dispositifs d’accompagnement social, il y a souvent nécessité d’inventer une « prise en charge » par la communauté de vie, sans passer par des mesures financées par la collectivité. Sur ce point, Wonder est une belle réponse. Avec ses travers – bien évidemment. Ses travers américains comme le politiquement correct.  Avec un happy end qui tient ses promesses en termes d’américanisation : la fin aplatit le propos – c’est presque gênant tant c’est attendu –, surtout les derniers chapitres. Le livre semble conçu pour un sitcom très propre sur lui. « Qu’on se rassure, le film ne sera pas censuré, il passera à Noël », soufflera une lectrice qui s’en donnera à cœur joie… jusqu’à s’étonner de l’absence de réflexions, légitimes, autour de l’avortement. Même si la difformité d’August a été découverte à la naissance, introduire cette question dans le dialogue intérieur des personnages aurait été, somme toute, logique. Dans Wonder, « l’enfant difforme devient merveille (du latin mirabilia). Une chose admirable, digne d’être regardée » réfléchira une lectrice. Comment dès lors envisager, parfois, de refuser la naissance d’un tel enfant, présentant un terrain vague en guise de face ?

La fiction comme mise à distance

Les témoignages de personnes subissant des situations d’exclusion sont généralement plus larmoyants que littéraires. De nombreux lecteurs/trices ont regretté le côté très « positive attitude » de Wonder. Ce roman parle de psychologie positive, de pensée positive, avec ces fameux préceptes distillés en cours et parfois écrits par les élèves mêmes, comme « Les fleurs c’est super, l’amour c’est mieux ». Un livre bien-pensant qui enjoint de positiver à tout prix. August devient au fil des pages une icône locale de la différence, et le trait d’union de la communauté scolaire. Mais. Il y a un mais : on doit relever la façon humoristique d’aborder la différence sans faire dans le mélo. Extrait, par August, du récit de sa naissance : « Quand je suis sorti du ventre de maman, il y a eu un profond silence. Maman n’a pas pu me regarder parce que la gentille infirmière m’a tout de suite emporté en dehors de la salle. Papa était tellement pressé de la suivre qu’il a laissé tomber la caméra, et elle s’est brisée en mille morceaux. Maman s’est fâchée et a voulu descendre de la table d’accouchement pour voir où ils m’emmenaient, mais l’infirmière péteuse l’a plaquée avec ses gros bras pour l’en empêcher. Un peu plus et elles se bagarraient. Maman était hystérique et l’infirmière péteuse lui hurlait de se calmer. Et puis toutes les deux se sont mises à appeler le docteur à grands cris. Eh bien, vous savez quoi ? Il s’était évanoui ! Là, à leurs pieds ! Dès qu’elle a vu ça, l’infirmière péteuse a commencé à le pousser du pied tout en criant : 

On n’a jamais vu un médecin pareil ! Et ça se dit docteur ! Allez ! Debout ! Debout !

Et puis tout à un coup, elle a lâché le pet le plus énorme, le plus sonore et le plus puant de toute l’histoire des pets. Maman pense que c’est le pet qui a fait revenir à lui le docteur. »

L’humour est important. Mais il ne suffit pas. Un roman est un roman quand il est vraisemblable. Quand le récit produit du réel et que ce réel paraît réel. Quid de Wonder ? Pas toujours vraisemblable (même si ce livre recense des faits de la vie réelle). August a bénéficié d’un enseignement à domicile et arrive au collège en sachant déjà décoder la vie en collectivité scolaire. Comment peut-il connaître ces codes sociaux sans même les avoir éprouvés ? Le plus étrange, c’est que jamais August n’échoue. Son arrivée au collège est remarquable – ses passages systématiques à l’hôpital ont accéléré la maturité. Même la famille d’August est parfaite. La narration, caricaturalement, intègre l’anti-famille parfaite avec celle de Julian, un des élèves chargés de faciliter l’arrivée d’August au collège. Souriant devant, grimaçant derrière, le genre de gosse capable de dire, lors de la première rencontre avec August : « Qu’est-ce qui cloche avec ta tête ? T’as été victime d’un incendie ou quoi ? » « Julian ? Une raclure de bidet », s’emportera une lectrice. Quant à la mère de Julian, elle élimine tout ce qui la dérange, comme le visage d’August photoshopé, sur la photo de classe de son fils. Avec cette mère, Julian-le-terrible a des circonstances atténuantes.

Écrire Wonder

Et il y a l’écriture. Langage parlé et dialogues dynamisent la narration. Mais l’écriture tend à l’uniformité malgré la variété des voix d’enfants et les tentatives d’effets de style. Exceptée la voix de Justin (le petit ami de Via) à l’écriture très oralisée, la langue de chaque enfant est grosso modo la même.

Et il y a la structure de l’écriture. Grâce à une succession de chapitres courts et à des marqueurs temporels actuels (Xbox, SMS, mails…), le thème de la différence est abordable par tout public et permet l’identification des jeunes. La première partie du livre présente des chevauchements entre chaque chapitre, ouvrant au récit polyphonique d’une même scène. Ce chevauchement disparaît au fil du livre sans raison aucune, pour laisser place à une succession de points de vue permettant de faire avancer l’intrigue. Efficace mais classique.

Et il y a la musique dans l’écriture. Cinq cents pages truffées de références musicales plus ou moins rock (plutôt moins que plus), de Space Oddity de David Bowie à Wonder de
Natalie Merchant ou Beautiful Child d’Eurythmics. Un lecteur y a fanstamé les albums​ Fail Forward de Wank for Peace, Distance de Heavy Heart, Disintegration de The Cure ou encore The Wall de Pink Floyd… La plupart de ces albums sont reliés au rituel d’entrée dans la vie, cet état de l’enfance qui soudainement prend des allures adolescentes, presque monstrueuses.

Et il y a le genre littéraire de l’écriture. Wonder est classé en littérature jeunesse. Parce que Wonder parle de la jeunesse ? Oui et non. Parce que c’est un éloge de la différence ? Oui, et non. Parce qu’il présente une multitude de points de vue d’enfants en négligeant ceux des parents (leur voix est très désincarnée, et ce sont les enfants qui évoquent l’attitude des parents) ? Oui, et non. Parce qu’il est illustré entre chaque chapitre ? Oui, et non. Parce qu’il est, par certains aspects,​ une face de lune bien lisse, sans pore, sans poil, sans expression ? Non, non et non : rien de plus caricatural que d’associer la littérature jeunesse à la littérature facile. La littérature jeunesse, depuis les contes de Perrault, en passant par Poil de carotte, Le Petit Prince ou Vipère au poing, a souvent fait la part belle aux ombres de l’enfance.

Quand le littéraire fait la différence

La question qui se pose in fine est : Wonder est-il une œuvre littéraire ? Il y a des doutes. Il y a débat. « Romain Gary, dans La Vie devant soi, écrit un peu mieux, quand même, constatera une lectrice. Cette histoire d’enfant en famille d’accueil, racontée par l’enfant, c’est autre chose. Rien à voir avec Wonder. La voix de l’enfant est autrement plus incarnée, plus réaliste, moins en surplomb. On entend l’enfant qui parle.

 — Remarque, Wonder c’est traduit de l’anglais.

 — La Vie devant soi est une œuvre littéraire. Wonder, c’est plus un roman que tu peux trouver en gare. Mais ça n’a rien de péjoratif : c’est juste un livre qui ne demande pas de concentration, facile à lire, sans grande inventivité de style.

 — Donc ce n’est pas une œuvre littéraire pour toi ?

 — C’est plus proche d’un scénario de cinéma, à mon avis. C’est très scénaristique. Les titres rajoutent l’effet sitcom. Et il n’y pas de décors. On se fait peu d’images. Il n’y a aucune description des lieux où les scènes se déroulent.

 — T’es la seule à essayer de défendre le livre et là tu viens de dire que ce n’est pas une œuvre littéraire !

 — Je ne l’aurais pas lu si ça n’avait pas été pour la ZEC… et puis je veux comprendre ce que les jeunes lisent, aussi. Mais c’est vrai que La Vie devant soi, ça ne se compare pas, quoi.

 — Wonder a le Grand prix Mickey des lecteurs, quand même. » (rires)

Alors, pourquoi lire Wonder si ce n’est pas l’œuvre littéraire du siècle ? Pour son aspect agréable à lire ? Certainement. Pour le rapport entre le lire et l’être-ensemble ? Évidemment. Pour penser son propre comportement vis-à-vis des gens « ordinairement bizarres », qui, tel August, se sentent « normaux au dedans » ? Nécessairement. Le jeune garçon est révélateur, sauveur, initiateur, mais ce n’est qu’un être de papier : nous n’avons pas été confrontés à son visage. « Dans la vie, la vraie, la difformité, on s’en détourne même à notre corps défendant » conclura un lecteur venant de croiser dans un commerce nazairien un vendeur au visage difforme. La lecture de Wonder l’a conduit à vivre l’expérience en amont, de l’intérieur. À faire l’essayage, par les mots, d’une situation réelle qu’il rencontrera (le beau pouvoir de la lecture !). Il regardera ce visage sans ciller, non sans lucidité : après la lecture de Wonder, il sait qu’une tête difforme peut être pleine de grands et beaux rêves. Il sait aussi – cette critique collaborative finira par aller dans ce sens – que ces visages sont dignes d’être regardés comme tous les autres : avec leurs merveilles et leur ombres. Il a le droit de ne pas les regarder, de détourner le regard sans devoir se justifier. Sans culpabilité. 

Pour la ZEC,

écrit par Joël Kérouanton, 

à partir des débats avec les lecteurs/trices

           
                          


Discussion sur le livre (06 juin 2017)

Communautés de lecteurs/trices : Association Des voix au chapitre | Lycée expérimental de Saint-Nazaire | Association Snalis | Librairie & Cie.

Invitée : une représentante du projet « Jeunes en ville » (Ville de Saint-Nazaire).

Lecteurs/trices : 20 (la plupart sont des lectrices).

Lecteurs/trices-ambassadeurs/drices pendant la rencontre : 10 (la plupart sont des ambassadrices).

Âge des lecteurs-ambassadeurs : de 12 à 77 ans.

Temps de lecture préalable de Wonder: Six heures, en huit fois  | Quatre heures, en trois fois, dont une séquence il y quatre ans à la sortie du livre | Quatre fois, sept heures | Plusieurs temps de lecture, au moins quatre, aucune idée des heures totales | D’une traite | Quatre heures, en quatre fois, et bien contente de l’avoir fini | Un chapitre chaque soir pendant trois cents pages environ. Puis fini d’une traite et versé une larme pour le chien | S’est endormi dessus au bout de quatre-vingt-dix-neuf pages | Une fois quatre heures | En trois fois : page un à page soixante-cinq, page trois cent soixante-dix neuf à trois cent quatre-vingt-dix-sept, et puis « surnage » de la page quatre cent quatre-vingt-huit à cinq cent quatre (la fin).

Nombre de pages lues (sur un total de cinq cent quatre pages) : L’ensemble des lecteurs/trices a lu les cinq cent quatre pages, excepté un qui a lu cent trente pages.

Statistiques sentimentales : Pas fan : 0  | Moyennement fan : 5 | Fan : 2 | Non prononcé : 3.

Temps collégiaux : Trois heures avec pause permanente, discussion permanente, lecture permanente. Musique (arrêtée rapidement car fait mal aux oreilles de certaines lectrices) : Emily Loizeau, album Mothers & Tygers. Assise : chaise longue, chaise dure, chaise dure avec coussin, à genoux, assis par terre | Mobilier : table basse pour la pause de livre et disque vinyle, table haute pour l’en-cas | Cigarettes : on ne cite plus les marques | Boisson : jus d’orange, jus de pomme, jus de goyave, bière, vin blanc, vin rouge.

Événements récents dans la vie des lecteurs/trices (à 18h30, le 23  juin 2017) : Prépare un énième voyage en Guyane | Performance de danse aérienne au Petit Maroc avec la Compagnie Fred Deb’ | Une rencontre avec Chrysalide, collège Montessori pour personnes en situation de handicap | S’est inscrit à un cours de yoga | A emménagé dans les beaux quartiers de Saint-Nazaire | A commencé un bilan de compétences | A intégré une nouvelle chorale de voix de femmes | Vient de refaire sa salle de bains | A été troublée par la question de sa fille (« Pourquoi maman les Marrons font beaucoup de bêtises dans ma classe ? ») et pu, pour la première fois, réfléchir avec elle au sujet du racisme (« les Blancs aussi font des bêtises dans ta classe, non ?… et puis blanc, ça ne veut pas dire grand-chose, même nous on est blancs avec des origines arabes »).

Expressions revenant souvent en bouche : « C’est n’imp’ » | « Inch Allah » | « Mais pas que » | « En fait » | « C’est vrai ou c’est pas vrai ? » | « En même temps » …

Livres lus en parallèle de Wonder  : Corps sonores, de Julie Maroh | Sauveur & fils, saison 1, 2 et 3, de Marie-Aude Murail | L’Écrivain, de Yasmina Khadra | Revenu universel, Pourquoi ? Comment ? de Julien Dourgnon (pour comité de lecture – compte rendu sur le site de Des voix au chapitre) | Contre-cultures, des Anonymous à Prométhée, de Steven Jezo-Vannier | Patience dans l’azur, de Hubert Reeves | Dans un fauteuil, de Mickey Spillane | City on fire, de Garth Risk Hallberg.

Musique écoutée en parallèle de la lecture de Wonder  : At Least for Now, de Benjamin Clementine | The Bells, de Lou Reed | « Je ne me souviens plus du titre », Beck | les groupes Wark For Peace et Nightwatchers | You want it Darker, Leonard Cohen | Moon Safari, Air.

Météo à L’Embarcadère le mardi 6 juin 2017 : Tempête dehors (rafales à 80 km/heure), calme dedans (brisette sur les livres), presque personne (les libraires soufflent enfin). Préparation du lancement de nouveaux rayons : littérature verte (écologie) et littérature rose (érotique).

Malle bibliographique

EMPRUNTS

 

Cioran, Emil, De l’inconvénient d’être né, Paris, Gallimard, 1987.

Deligny, Fernand, Le Croire et le Craindre, Paris, Éditions Stock, 1978.

Entretien avec Michal Govrin, metteur en scène et écrivaine, réalisé par Myriam Bloedé à l’occasion de la tournée de Pippo Delbono en Palestine, Cassandre n° 52, 2003.

Rolland, Annie, Qui a peur de la littérature ado ?, Paris, Éditions Thierry Magnier, 2008

 

RESSOURCES

Une lecture, ce sont des échos à d’autres lectures. Ça plante le décor, situe le livre, le mesure, le porte ou le charge. En référence à Wonder, il y a :

Romans

Gary, Romain, La Vie devant soi, Paris, Gallimard, 1982 (la voix d’un garçon juif de dix ans qui vit dans une famille d’accueil illicite, accueillant des enfants de prostituées).

Haddon, Mark, Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit, Paris, Pocket, 2005 (récit à la première personne d’un enfant de quinze ans atteint d’un trouble envahissant du développement et soudain confronté à des événements qui perturbent son monde clos).

Morgenstern, Susie, La Sixième, école des Loisirs, 2005 (comment un élève se retrouve dans un autre environnement qu’est le collège, et comment il s’adapte).

Schmitt, Éric-Emmanuel, Lorsque j’étais une œuvre d’art, Paris, Albin Michel, Paris, 2002.

Témoignages

Lee, Harper, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Paris, Le Livre de Poche, 2006 (une petite fille raconte son point de vue sur les histoires des grands).

Lesco, David, J’ai trop peur, Paris, Actes Sud, 2014 (le récit des passages crèche / primaire et primaire / collège qui s’avèrent avoir beaucoup de points communs).

Bande dessinée

Dachez, Julie et Mademoiselle Caroline, La Différence invisible, Paris, Éditions Delcourt, 2016.

Essai

Howell, Michael et Ford, Peter, Elephant Man : la véritable histoire de Joseph Merrick, Belfond, 1981.

Films

Browning, Tod, Freaks, 1932 (l’histoire d’un nain amoureux d’une déesse dans un cirque italien en tournée européenne, au début des années 1930).

Dupontel, Albert, Au revoir là-haut, 2017 (sur les gueules cassées de la guerre 14-18).

Lynch, David, Elephant man, 1980 (l’adaptation du livre Elephant Man : la véritable histoire de Joseph Merric).


Pré-sélection

«  Ai-je assez lu pour parler des livres ? ». Le rapport à la lecture est souvent complexé chez les lecteurs : le comité de pré-selection de la ZEC, composé de professionnels du livre et de la culture, s’est donné une mission de déculpabilisation en assumant (et en s’amusant de) sa culture trouée et incomplète. La sélection est le fruit d’échanges autour des lectures rêvées : des livres que les professionnels auraient pu lire, des livres dont ils ont entendu parler, des livres qui composent leur bibliothèque mentale. Huit titres sont sélectionnés dans un genre particulier du champ littéraire, révélé le jour J. Un seul de ces titres est choisi ultérieurement, par votation et par l’ensemble des communautés de lecteurs. Pré-sélection pour l’année 2017 (Télécharger)

Sélection

Titre : Wonder, 504 pages, 2014. Auteur : R.J. Palacio. Traduction : Juliette Lê. Éditeur : Pocket Jeunesse. Genre : Littérature jeunesse. Catégorie : Petit prix.


ZEC ou Zone d’Embarquement Critique

Une communauté interprétative autour d’un livre. Lancée en 2014 par la librairie coopérative L’Embarcadère (Saint-Nazaire) et l’auteur Joël Kérouanton, la Zone d’Embarquement Critique se déroule sur un cycle d’une année, à raison d’une rencontre mensuelle, pendant laquelle est mis en question un genre littéraire 3 : polar, album jeunesse, roman jeunesse, poésie, science-fiction, théâtre, littérature française, littérature étrangère, manga, essai, bande-dessinée, roman de gare. Après sélection, des communautés de lecteurs rendent compte de la lecture sous une forme choisie, en tentant de répondre à la question « Comment parler d’un livre ? » : la médiation assurée lors de chaque rendez-vous permet l’émergence de matière littéraire réemployée par l’écrivain Joël Kérouanton, pour structurer une critique, publiée sous la forme d’un article numérique et papier. En savoir plus


Crédits

ZEC 2017

  • Maîtres de cérémonie (MC) : Joël Kérouanton, Matthias Kauffeissen
  • Lecture-correction : Page 13 / Solène Bouton
  • Correspondances éditeurs et auteurs : Agathe Mallaisé
  • Retours pendant la ZEC : Esther Laurent-Baroux, Louis Schnikel, Virginie Le Priol, Françoise Bernard, Emmanuel Lemoine alias Battmanu
  • Lieux des rencontres : Librairie l’Embarcadère, Lycée expérimental de Saint-Nazaire

La Zone d’embarquement critique a bénéficié du soutien financier de la Région des Pays de la Loire (2016), de la Ville de Saint-Nazaire (2017), du soutien moral de Mobilis et Livre et Lecture en Bretagne. Elle s’associe à des « communautés de lecteurs », structures co-productrices du projet (contribution aux critiques littéraires, à l’évolution du projet et à son co-financement).


Librairie l’Embarcadère, Agathe Mallaisé & Sarah Trichet Allaire & Camille Bloch

41 avenue de la République, 44600 Saint-Nazaire.

Site : librairielembarcadere.com.

Mèl : contact@librairielembarcadere.com

Tél. : 09.72.45.05.30.

 

&

 

Joël Kérouanton, écrivain, associé à Oz (coopérative d’emploi des métiers culturels et créatifs)

1, boulevard Paul-Leferme, 44600 Saint-Nazaire.

Blog articles et livres : joelkerouanton.fr.

Blog œuvres littéraire participatives : ecriture-visavis.fr.

Mèl : infos@joelkerouanton.fr

 

 


Mise en ligne le 14 octobre 2017 et dernière modification le 18novembre 2017


 

Notes:

  1. R.J. aurait lancé un mouvement contre le harcèlement scolaire (https://choosekind.tumblr.com)
  2. Témoignage recueilli par une enseignante en collègue participant à la ZEC 2017.
  3. Nous privilégions les genres qui sortent un peu du cadre classique de la critique littéraire
« Le visage en morceau ? défait ? trognogné ? décomposé ? charcuté ? en charpie ? « 
« En charpie est trop fort par rapport à la bien pensance du livre. « 
« Et puis son visage n’est pas sanguinolent – il n’a pas été écrabouillé par une voiture. C’est plutôt un visage recomposé, reconstruit. »
 » Le lycée ce n’est qu’une occasion d’exister en dehors de la sphère privée. Ce que fait Via est somme toute ordinaire. »
« Si « réécriture » de ce roman il y avait, puisse-t-elle être portée par la seule voix de Via. Discordante, elle donnerait une belle tension dramaturgique au livre. »
« Comment peut-il en être autrement ? Son objectif premier est de survivre aux moqueries les plus dingues, pas de rouler des pelles. »
« On pourrait en mettre plus des parenthèses comme ça, un peu ironiques, voire même moqueuses envers le livre, et aussi envers notre critique, non ? »
« Ca contrebalencerait un peu avec des phrases typiques de critique, du genre « Le récit aurait gagné en palpitation avec un August amoureux. »
« Pas de cet avis ! Ça alourdit le propos. Ça fait redondance. Ce genre de parenthèse c’est un peu facile. Désolé mais bon. »
« Pourquoi August seul serait-il chef-d’oeuvre ? Ce beau statut ne pourrait-il pas être le devenir de tout à chacun ? « 
« C’est vraiment prétentieux, non ? Être un outil d’émancipation, c’est déjà pas mal, non ? »
« L’anecdote de la luge récupérée dans la rue et jetée auparavant par un autre élèves plus riche tempère un peu l’apologie du système éducatif américain. La luge des classes expliquée aux enfants. C’est bien, mais c’est peu pour penser les rapports sociaux. »
« Ben oui, et si ce beau personnage difforme, « merveille de la création » comme était qualifié Joseph Carey Merrick (Elephant man) par le corps médical, était un con ? »